ÉMANCIPATION DES HOMMES PAR LA TRANSFORMATION DE LA SOCIÉTÉ.
NOTRE PLUS PROFONDE RAISON DE VIVRE
Des son premier numéro « Justice » prononce un engagement solennel : il sera la voie des travailleurs et l’instrument de leur organisation syndicale et politique. Plus précisément,il annonce qu’il sera le guide et le porte-parole de la classe ouvrière durement prolétarisée et unifiée dans les champs de canne et les usines par un patronat qui ne connaît pas,à ce moment là,le frein de la légalité.
Il tiendra parole en affrontant, avec les travailleurs, grèves et élections sanglantes, protestations populaires où le forces de répression feront des tués jusqu’aux années 70.
Ce seront les amendes et les saisies périodiques, les condamnations prononcées par des juges stipendiés et parfois l’assassinat pur et simple.
Mais,grâce aux combats menés par les travailleurs guidés par notre journal,une législation sera imposée dans le monde du travail et nous connaissons aujourd’hui une avancée démocratique qui constitue un progrès par rapport à la situation coloniale du début du siècle.
Aujourd’hui l’arme est là, intacte entre nos mains, en d’autres mains. Mais, fidèle à son passé de lucidité et de fermeté, « Justice » peut dire qu’il n’a pas démérité, qu’il a tenu son engagement. Modifiant selon l’évolution démocratique des masses l’objectif politique immédiat, passant par exemple de la politique de départementalisation à la politique d’autonomie.
Quant à l’objectif final -l’émancipation des hommes par la transformation de la société-il est, comme dans le passé, dans le cœur de chacun de nous et constitue notre plus profonde raison de vivre.
Aujourd’hui, avec une classe ouvrière éclatée, une économie compliquée par l’intervention imprévisible des machines, notre lutte est plus compliquée et « Justice » doit affronter des problèmes plus difficiles à maîtriser. Mais son glorieux passé de lucidité et d’efficacité est un gage pour une heureuse contribution à la lutte des travailleurs de l’époque nouvelle.
Je n’ai pas cité de noms dans cette traversée du siècle par notre journal. Nous avons été tous à la peine, tous nous pouvons nous féliciter que « Justice » soit vivant entre nos mains. Mais il serait inconvenant de ne pas rappeler 2 ou 3 noms : MONNEROT, DEL, BISSOL, SYLVESTRE, NICOLAS….
René MENIL
8 MAI 2000
INTRODUCTION : POURQUOI UNE TELLE LONGEVITE
8 Mai 1920 – 8 Mai 2000,voilà 80 ans que le journal créé par Jules MONNEROT et ses compagnons,le bijoutier Joseph DEL attaché à la tâche syndicale,le Docteur Juvénal LINVAL,l’ébéniste Léopold BISSOL, DORLOTTE,syndicaliste,André ALIKER, petit commerçant du Groupe Jean Jaurès,parait pratiquement sans discontinuer.
C’est un exploit rédactionnel, économique, financier et politique qu’il convenait de saluer dans ce pays colonial où il est coutume de voir que rien ne tient, rien ne dure et que rien ne se construit solidement.
Pour cela,je crois que nous devons,pour une fois,manquer de modestie et marquer l’évènement
Mais cette recherche n’aurait pas de véritable sens si nous tentions de découvrir les raisons d’une telle longévité et y puiser matière aujourd’hui à mieux enraciner « Justice » dans la société martiniquaise en mouvement et en crise face à la modernité et pour mieux continue la lutte pour libérer l’Homme martiniquais de toutes les aliénations et les oppressions.
Car enfin en 1920, dans un pays qui comptait encore beaucoup d’illettrés, qu’est-ce qui a pu enraciner un journal qui se proclamait « communiste » ?
Qu’a apporté ce jeune homme de 80 ans à la marche du Peuple Martiniquais ?
Et surtout quelle peut être aujourd’hui la place d’un journal communiste à l’ère de l’audiovisuel et du multimédia après la chute du mur de Berlin et l’effondrement des pays qui se réclamait du socialisme réel ?
Nous tenterons de montrer que l’explication vient essentiellement du fait q’en épousant la cause des travailleurs et les déshérités, de ceux qui sont en bas, « Justice » et tous ceux qui y ont écrit ont tissé un lien charnel avec le peuple de ce pays et peu à peu avec l’âme martiniquaise.
A – Conditions de la création de « JUSTICE »
« Justice » apparaît au début du 20e siècle au moment ou commencent les grandes luttes ouvrières et où le mouvement syndical en est à ses balbutiements.
1 – La grande grève de février 1900, premier grand affrontement de classe,a montré cruellement l’absence d’organisation ouvrière et de dirigeants syndicaux formés et issus de la classe ouvrière elle-même. Elle fut le point de départ de la montée des syndicats et des luttes ouvrières.
Dès 1890 les idées socialistes avaient pénétré en Martinique à Saint-Pierre.
Joseph Lagrosillière, avocat qui avait fondé en France le journal « Les Antilles Socialistes » va dominer ce courant. On notait déjà la présence dans ce journal dont le directeur était le Guadeloupéen Hégésipe LEGITIMUS, de Jules MONNEROT.
Le 2 mars 1901 va paraître le journal « LE PROLETAIRE » exprimant des vues de groupes et personnalités socialistes.
Il y est affirmé que les socialistes veulent supprimer l’inégalité économique prolétariat -bourgeoisie.
Comment ? Par la lutte de classes. Mais les socialistes martiniquais refusent l’idée de spécificité du problème colonial et considère la Martinique comme « une province de France ».On retrouvera cette idée chez les premiers communistes.
Le credo de l’action socialiste en Martinique sera que l’émancipation de la Martinique se fera par le socialisme avec une France socialiste. Cette action tendra donc à l’assimilation qui est la revendication montante contre les privilèges de l’aristocratie blanche.
Quand, après un banquet du 22 juin 1919 à Sainte-Marie,le socialiste Joseph LAGROSILLIERE et Fernand CLERC,le chef de fil des békés dits « progressistes » signèrent le fameux « Pacte de Sainte-Marie »,tournant le dos aux principes du Parti Socialiste de lutte contre l’usine,de non collaboration avec les capitalistes,Jules MONNEROT et un certain nombre de militants quittent la Fédération Socialiste de la Martinique pour constituer à Fort de France le 19 décembre 1919 le Groupe Jean Jaurès. Il affirmera d’abord son affiliation au Parti Socialiste de France et l’année suivante il adhère aux thèses du communisme.
C’est le premier mai 1920, lors de la fête du Travail que dans un tract le Groupe annonce qu’il publiera le premier numéro de son journal « JUSTICE » le 8 Mai 1920.
Le journal est édité par l’imprimerie nouvelle, 25 rue Galliéni
Quel est son programme ?
• Le refus de la collaboration de classe.
• La fidélité aux principes de base du socialisme. La lutte de classe,la lutte à outrance du prolétariat et son organisation en Parti de classe.
• L’organisation de la classe ouvrière.
Il faut rassembler les travailleurs dans des syndicats. C’est donc ici le Parti qui va impulser les syndicats ouvriers.
Une démocratie prolétarienne basée sur l’action consciente du prolétariat.
L’assimilation c’est-à-dire l’égalité totale entre « Français de la Martinique » et « Français de la Métropole ». Jules MONNEROT donne une nouvelle dimension sociale et économique à l’Assimilation en plus de l’aspect politique en précisant que « l’Assimilation sera maintenant organique ou ne sera pas ».
La solidarité internationale des travailleurs.
Dès janvier 1921,le Groupe Jean Jaurès s’appellera « communiste »
Après 1934,plusieurs intellectuels qui,étudiants en France,avaient milité dans des organisations révolutionnaires constituèrent le groupe marxiste « Front Commun » avec René MENIL,professeur de philosophie,Georges GRATIANT,de l’administration lycéenne,Thélus LERO ,enseignant,Gabriel et Maurice HENRY,enseignants,mais aussi des syndicalistes comme Victor LAMON,Henri BAYARDIN,BERNABE,Victor PORTEL.
Ils fusionnèrent avec le Groupe Jean Jaurès.
Les jeunes rejoignirent les vieux militants Jules MONNEROT,Léopold BISSOL,Juvénal LINVAL,Auguste DUFEAL et les autres pour constituer une seule organisation :la Région Communiste de la Martinique qui, en 1939,se transforma en Fédération Communiste de la Martinique affiliée au Parti Communiste Français.
« JUSTICE » écrit le 30 octobre 1935 : « Notre programme est l’action ouvrière, syndicale, sociale et politique en liaison avec nos camarades du Front Populaire de la Métropole, principalement de défense des travailleurs ».
Ce groupe marxiste « Légitime Défense »constitué en 1932 par un groupe d’étudiants martiniquais à Paris comportera René MENIL, Juvénal LINVAL, Etienne LERO.
Concernant la question de l’Assimilation, le groupe « Légitime Défense » dans une lettre adressée au groupe Jean Jaurès et publiée par « Justice » du 2 mars 1933 écrit :Votre plate-forme politique essentielle,à savoir l’assimilation intégrale des Antilles aux départements français est en contradiction formelle avec la théorie marxiste ».
Et René MENIL reconnaît en 1967 : « Ce n’est qu’une trentaine d’années plus tard que l’analyse marxiste arrivera (partiellement encore) à saisir le fait colonial dans sa spécificité et parviendra à l’idée que les colonisés ont à résoudre des problèmes particuliers même si ces problèmes résultent en dernière analyse de la lutte des classes et des rapports humains fondés sur le capitalisme.
Cette incapacité vient du fait que les membres du Groupe Jean Jaurès recherchent le colonialisme hors d’eux, dans la société coloniale. Ce qui est fort bien. Mais ils ne le recherchent pas aussi en eux mais dans leur mentalité, leurs sentiments, leur conscience. Ils ne soupçonnent pas que l’emprise de la métropole sur la colonie façonne les esprits sans même qu’ils s’en doutent. Or, nous avons fait l’expérience que, pour prendre au dehors la mesure du colonialisme, il faut au-dedans de nous-mêmes débarrasser notre conscience coloniale de toutes les illusions créées par le colonialisme même.
Le Groupe Jean Jaurès n’essaie pas d’appliquer le marxisme aux problèmes culturels,lacune que le Groupe « Légitime Défense » va tenter de combler( 1932). Il ne s’aperçoit pas,de ce fait,que les traits de la mentalité,les aspects de la vie,les préjugés et les illusions de la conscience,s’expliquent par notre histoire,par les rapports vécus d’oppression coloniale,(rapports sociaux) et dans le monde(situation des impérialismes face aux colonies et à l’URSS),d’autre part – c’est là un fait qui ne saurait étonner que ceux qui n’ont le sens historique.
L’assimilation sera ,du reste,le cadre idéologique d’un combat dur et héroïque contre le régime colonial alors particulièrement cynique et sanglant(…) »
« (…)Il reste que le marxisme du Groupe Jean Jaurès a un certain style et une certaine qualité. Encore ne faut-il pas oublier que ce marxisme est, si l’on peut dire, une partie intégrante du marxisme pratiqué par les communistes à cette époque à l’échelle mondiale car les problèmes humains ne se résolvent ici ou là que sur la toile de fond de la lutte générale des peuples entraînés dans le mouvement de l’histoire.
On peut noter tout d’abord que le Groupe Jean Jaurès n’arrive pas à saisir la situation coloniale dans toute sa profondeur et son originalité (économie coloniale, mentalité coloniale, culture coloniale). Il définit la situation coloniale, sur la base de l’assimilationnisme, comme une partie homogène (de même nature) que la situation métropolitaine.
Le capitalisme définit aussi bien les Antilles que la France et la solution générale ici et là, c’est le socialisme, la suppression de « l’exploitation de l’homme par l’homme » qui est la même ici et là avec simplement ce qu’on appelle « un supplément colonial ». (« Action » du 13 Mai 1967)
B - « JUSTICE » Témoin de son temps
« Justice » sera donc le témoin de son temps et de la percée du mouvement communiste après la 2e guerre mondiale.
1 - Vers l’assimilation, puis de la montée de la revendication identitaire et de la responsabilité
• La grève des ouvriers agricoles et la fusillade de Bassignac( 1923)
• La période de RICHARD(1923 – 1926) où se déchaîna la violence colonialiste.
• En 1924: poursuite judiciaire contre le Groupe Jean Jaurès après un meeting à la Bourse du Travail contre la non application de la loi sur les accidents du travail et la suppression de l’inspection du travail.
• Ce fut aussi l’assassinat de deux militants socialistes Charles ZIZINE et Louis DES ETAGES à Ducos le 24 Mai 1925 et dix morts au cours d’élections frauduleuses au Diamant le même jour.
• « Justice » du 22 juillet 1925 dénonce l’arbitraire. Jules MONNEROT est sanctionné et perd son emploi au Lycée Schoelcher.
• Le 11 juin 1927 « Justice » écrit que 200 privilégiés reçoivent plus 98 millions, poussent à la spéculation foncière et immobilière,ont la volonté d’accaparer toutes les richesses alors que le trop plein de leurs capitaux leur permettent d’étendre leurs tentacules à la Guadeloupe et au Vénézuéla.
« Justice » dénoncera le deuxième pacte entre socialiste et usiniers en 1929 et la politique dite du « bout de chemin avec l’usine » : Le Pacte de la Poterie.
Mais c’est le scandale AUBERY et l’assassinat d’André ALIKER le 11 janvier 1934 qui va marquer la montée en puissance du mouvement ouvrier et la progression des forces politiques qui lui sont liées. Le sacrifice et le courage d’André ALIKER, le journaliste martyr de « Justice » avaient ouvert bien des yeux.
Six journaux existaient au début de 1933 quand « Justice » titra : « Alerte ! Le Panama de Lareinty. Les chéquards de la fraude fiscale. Magistrats pris la main dans le sac. »
Il fallait du courage pour attaquer AUBERY .
Ces journaux c’étaient : « L’Action Nouvelle », « La Résistance », journaux de partis. « Le Courrier des Antilles », « L’Aurore », journaux dits d’information dont le plus important était « La Paix », journal de l’évêché.
Ajoutons deux journaux de tendance socialiste : « Le Ralliement » et la « Petite Résistance ».
Seul « Justice » dénonça le scandale AUBERY .Les assassins d’André ALIKER ne furent jamais condamnés et l’éteignoir fut mis sur l’affaire.
1935 : Marche de la faim des ouvriers de la canne contre la baisse des salaires.
Lors des fêtes du Tricentenaire de la colonisation de la Martinique par la France,la seule fausse note fut apportée par « Justice » qui dénonça les deux siècles d’esclavage,la mystification de « nos ancêtres les Gaulois »et les méfaits du colonialisme en Afrique et ailleurs.
En 1936, c’est l’initiative de militants communistes comme Joseph DEL, Jules MONNEROT, Léopold BISSOL, Victor LAMON, Georges GRATIANT qu’est mise en œuvre l’unification des syndicats dans une union des Syndicats CGT.
Le 1er mars 1937 : 8000 travailleurs défilent. C’est le résultat d’un travail ingrat et de longue haleine pour organiser les travailleurs de la part de « Justice » et ses animateurs.
Pourtant, les travailleurs, trompés par le double langage de LAGRO, en font toujours leur idole et n’accorde que quelques centaines de voix au groupe communiste Jean Jaurès.
Chaque semaine paraissait « Justice » qui inlassablement dénonçait les méfaits du colonialisme et l’exploitation capitaliste et appelait à l’organisation et à la lutte.
Pendant la guerre, « Justice » cesse de paraître, mais quelques numéros sortiront sous une feuille ronéotypée.
La police de l’Amiral ROBERT en une seule et même nuit de 1940 fait irruption avant même le décret de dissolution du PCF et saisit matériel, documents, emblèmes, bibliothèques personnelles (Cf. « JUSTICE » du 26 Août 1944).
2 – De l’Assimilation à la désillusion
Après la Libération, c’est la percée du Parti Communiste. Le 23 mars 1946 la loi d’Assimilation est votée avec la contribution décisive des communistes CESAIRE et BISSOL .
Dans « Justice » du 23 mars 1946, Thélus LERO, Secrétaire Fédéral, précise ce que le Parti Communiste attend de l’assimilation. Cela vaut la peine aujourd’hui de s’y arrêter.
« (…) Ce que nous attendons c’est l’extension à la Martinique de toutes les lois sociales.
C’est la fiscalité métropolitaine qui imposera aux classes privilégiées une contribution plus grande.
C’est la fin de l’arbitraire gouvernemental, l’application et le respect des lois républicaines.
C’est le développement économique de notre pays d’après un plan étudié et contrôlé par le ministre da production.
C’est l’amélioration de notre production agricole et l’industrialisation de l’agriculture.
C’est la protection sanitaire de notre population conformément aux directives du Ministre du Travail et de la Santé Publique.
C’est enfin le climat politique et social dans lequel évoluent les classes sociales en France et qui favorisera l’émancipation des travailleurs martiniquais.
C’est de la nationalisation et de la nationalisation de l’industrie du sucre qui suivent l’assimilation que nous attendons les changements qui s’imposent. »
Mais rapidement vint le temps des désillusions.
Trouillé, premier Préfet de la départementalisation,vient mettre au pas la Parti Communiste et freiner l’application de la législation métropolitaine.
4 Mars 1948 : La tuerie du Carbet.
En 1948 « Justice » et des rédacteurs sont condamnés à 300.000 F d’amendes et à des condamnations de 1 an et demi de prison avec sursis.
Mars 1950 : Grève des fonctionnaires pour l’extension de la prime de vie chère (25%).
7 Mars 1951 : Fusillade de la Chassin.
Mai 1953 : De nouveau, grève de fonctionnaires. Les 40% sont arrachés. Mais ce fut surtout une grève contre la discrimination et le racisme.
3 – Le tournant de 1955 et les années 1960 : Rejet de l’assimilation
Finalement, le Parti Communiste procède à une révision totale de sa stratégie politique : La XIe Conférence Fédérale des 6-7 Août 1955 rejette l’assimilation. Car « elle nie le caractère colonial de notre pays, masque l’oppression et de ce fait, désarme les masses populaires ». D’où le mot d’ordre de « plus large participation des Martiniquais à la gestion de leurs propres affaires ».
En 1956 Le Parti Communiste obtenait 2/3 des suffrages.
La démission de CESAIRE le 24 Octobre 1956 allait lui porter un choc terrible amorçant son recul.
En septembre 1957 la Fédération du P.C. se transforme en Parti Communiste Martiniquais.
Camille SYLVESTRE expliqua cette transformation par le fait suivant :
« Aujourd’hui la démonstration est faite que notre pays,en dépit de la loi du 19 Mars 1946,est un faux département,qu’il demeure un pays colonial,de type particulier certes,mais fondamentalement différent de la France( …). Nous pensons que notre pays répond à la définition de Nation : communauté stable, historiquement constitué de langue,de territoire,de vie économique et de formation psychique qui se traduit par la communauté de culture. »
Mais il y a « retard » certain sur le plan de la conscience nationale, reconnaît Camille SYLVESTRE. Il faut donc « accélérer la prise de conscience ».
« Justice » se jeta dans la bataille nationale.
Au lendemain des évènements de Décembre 1959 où seul « Justice » dénonça la répression, en février 1960 le P.C.M. lança le mot d’ordre de l’Autonomie,forme particulière de la lutte de libération nationale et sociale.
Entre Août 1960 et Août 1963 le Préfet GROLLEMUND fit procéder à 14 saisies de « Justice ». L’une d’elles avant même l’impression du journal.
C’est dire la peur q’inspirait chaque numéro de « Justice » dans le contexte du « malaise » de la société coloniale départementale, comme on disait.
C’est ainsi que les deux numéros de « Justice » consacrés au 2e Congrès du P.C.M. les 30-31 juillet 1960 où il confirme le mot d’ordre d’Autonomie sont saisis.
C’est de cette époque que le gouvernement lança un plan de réforme avec la loi-programme du 30 juillet 1960.
Lorsque éclate l’affaire de l’OJAM(1963) « Justice » se porta aux avant –postes pour dégonfler le « complot » et obtenir la libération des jeunes emprisonnés. « Justice » est de nouveau saisi début 1963 (2 fois en 8 jours) parce qu’il écrivait qu’il fallait cesser la répression et libérer les jeunes.
Le pouvoir colonial tire les leçons de l’affaire de l’OJAM . La télévision est installée en 1964 et le quotidien « France-Antilles » est lancé par le magnat de la presse Robert HERSANT avec le soutien des autorités.
Les petits journaux départementalistes, « L’Information », « La Paix » « Le Sportif », « Rénovation » disparaissent. C’est la fin d’une tradition de presse martiniquaise d’opinion vivante.
4- La lutte pour l’identité,la responsabilité et le développement
« Justice » va développer une nouvelle ligne afin de porter plus haut la lutte de libération nationale et sociale et contribuer à développer la conscience martiniquaise.
« Justice » se fera l’écho de la Convention pour l’Autonomie du Morne Rouge en août 1971.
Le combat contre l’aliénation culturelle,pour l’identité martiniquaise,pour la récupération de notre passé sera accentué. Par exemple pour la reconnaissance du 22 Mai 1848 comme date d’abolition et la Révolution Antiesclavagiste.
Après 1981, « Justice »développera l’idée que « la décentralisation n’est pas la décolonisation » et s’opposera frontalement au « moratoire de CESAIRE sur le statut.
« Justice » maintiendra sa ligne de revendication d’un pouvoir politique martiniquais.
A partir de 1987 « Justice » fera campagne contre l’Acte Unique Européen, contre l’intégration renforcée à l’Europe sur le thème « 1992, Année de tous les dangers ».
Sur le thème de « l’Assemblée Unique », « Justice » maintiendra la pression pour le changement de statut et pour l’Autonomie,étape vers la souveraineté,et publiera en 1991 un projet de statut érigeant la Martinique en Collectivité Territoriale nouvelle dirigée par une Assemblée Unique.
En 1992, « Justice » fera une intense campagne d’explication contre le Traité de Maastricht, pour un statut spécifique vis-à-vis de l’Union Européenne.
En 1994, « Justice » lancera l’idée de la tenue entre toutes les forces vives martiniquaises d’Etats Généraux du Peuple Martiniquais pour la Responsabilité et le développement.
En 1995, « Justice » fera front à un complot politico-judiciaire monté par le colonialisme français,la réaction martiniquaise et la petite bourgeoisie,furieux de la présence du communiste Emile CAPGRAS à la tête du Conseil Régional et de la dénonciation de la faillite de la gestion du PPM DARSIERES . Il ne fallait pas que les communistes réussissent leur passage à la tête du Conseil Régional et démontrent la capacité des Martiniquais et des communistes à gérer les affaires du pays. Tel fut l’enjeu pour les colonialistes et leurs alliés locaux.
Ce complot se prolongera avec l’affaire SAMOT qui en 1997 et 1998 éliminera le PCM de la mairie du Lamentin pour obtenir la clémence des autorités coloniales pour son affaire de corruption dans la passation de marchés publics.
« Justice » devra faire face ensuite à une entreprise de déstabilisation financière et politique particulièrement pernicieuse de la part de tous ceux qui depuis l’origine n’ont cesser de rêver de sa disparition.
Ce combat n’est pas terminé et doit être poursuivi pour sauver le journal de Jules MONNEROT et d’André ALIKER .
Depuis 1998, « Justice » a accentué son effort pour clarifier le débat sur le statut en mettant en pièces les Rapports MOSSE,FRAGONARD,LISE-TAMAYA.
« Justice » est aujourd’hui à la pointe du combat pour dénoncer la mystification de la loi d’orientation et proposer la tenue d’Etats Généraux du Peuple Martiniquais pour la Responsabilité et le Développement.
Conclusion : Défricher les temps nouveaux
La presse écrite a-t-elle un avenir en Martinique ? Est-elle nécessaire ?
La création de nombreux journaux en dépit de l’existence des radios libres et des chaines de télévision montre la nécessité de l’écrit pour la réflexion,l’esprit critique,l’éducation du citoyen et singulièrement du citoyen martiniquais et finalement pour l’épanouissement de la démocratie martiniquaise.
A l’heure où la Martinique explore les voies de son avenir,elle a besoin d’une presse libre,forte et indépendante pour développer l’esprit de responsabilité et le sens critique.
L’expérience de « Justice » est un atout à valoriser. Ne serait-ce que pour cela, ces 80 années de combats de « Justice » auront été utiles à la collectivité martiniquaise et au combat pour l’émancipation du Peuple Martiniquais.
La Radio, dit-on, annonce ;
La Télévision montre ;
La Presse écrite explique.
Il est clair qu’il faut organiser une interactivité entre ces différents supports.
Pourquoi n’existe-t-il aucune revue de la presse martiniquaise sur aucune radio ou télévision ?
Pourquoi les journaux martiniquais ne sont pas destinataires de la publicité institutionnelle : Collectivités, Organismes Publics, Sociétés nationalisées, etc. ?
La presse écrite martiniquaise doit vivre et se battre collectivement pour cela.
Aujourd’hui le paysage de la presse et de l’audiovisuel a changé.
« Justice « doit s’adapter, se moderniser, se professionnaliser, tout en restant fidèle à l’idéal dont il est porteur. C’est l’enjeu et le défi qu’il doit affronter.
Il a déjà évolué et changé sa formule en devenant tabloïde en 1997, en améliorant son contenu.
Mais il est clair que c’est insuffisant. « Justice » doit être plus vivant et plus ouvert sur notre société et sur notre réalité martiniquaise et caribéenne.
Les formes de l’exploitation ont changé. Le public s’intéresse à la politique par les faits de société. « Justice » doit s’y plonger sans s’y perdre.
En même temps,le capitalisme en dépit de l’échec du socialisme étatique autoritaire,est incapable d’offrir une perspective. « Justice » doit monter les voies nouvelles pour le dépasser ici et ailleurs.
Un champ immense pour l’émancipation de L’Homme Martiniquais est toujours ouvert.
C’est dans cette direction d’un communisme réconcilié avec lui-même et offensif parce que moderne que « Justice » doit défricher en enracinant sur cette Terre Martiniquaise l’espoir d’une société nouvelle de partage et de fraternité.
Michel BRANCHI
Le 8 Mai 2000